Les transformations économiques et sociales du monde depuis 1945
Introduction
De 1945 à 1973, la croissance a été soutenue et durable. Jean Fourastié a appelé ces années les "Trente Glorieuses", se référant en cela principalement aux pays industrialisés occidentaux. Les "Trente Glorieuses" constituent des années de fantastiques progrès technologiques, de profondes transformations sociales et de changements dans les modes de vie.
Mais 1974 plonge le monde dans une crise d’un type nouveau. Depuis le début des années 80, le monde s'efforce de répondre à ces transformations majeures.
I. Les trente glorieuses
A. Une croissance exceptionnelle après 1945
1° - Une croissance soutenue jusque dans les années 1970
Entre 1945 et 1973, le monde des pays industrialisés du monde occidental a connu une croissance sans précédent. On assiste à une véritable explosion de la production mondiale. Le PNB mondial est multiplié par 3 alors que dans les 50 années qui ont précédé cette période, le PNB mondial n’a été multiplié que par 2 durant la période 45-73, ne se manifestent pas tellement les crises cycliques faisant alterner récession-reprise, sauf peut-être aux Etats-Unis. La production ne semble plus connaître de reculs, seulement encore des ralentissements. Pour certains pays qui se sont révélés d’une manière spectaculaire, on a même parlé de véritable miracle économique (R.F.A., Japon, Italie).
La croissance mondiale a cependant été très déséquilibrée. Elle a surtout été le fait d’un petit nombre de pays : EUA, URSS, Japon, RFA, France, Royaume-Uni, Italie qui à eux seuls ont assuré plus de 70% du produit mondial brut. Ces pays ont creusé de plus en plus le fossé avec la plupart des autres pays. Cette croissance repose d’autre part sur un petit nombre de domaines. Certains sont déjà anciens comme la sidérurgie, l’automobile ou l’électricité ; d’autres par contre sont nouveaux comme le pétrole, la pétrochimie, l’électroménager, l’optique, l’aéronautique, l’espace, l’électronique...
2° - Les raisons d’une telle croissance
La croissance résulte en fait de la conjonction de plusieurs facteurs :
Le rôle des hommes tout d’abord. Le renouveau démographique après 1945 (baby boom et maintien d’une forte natalité jusque vers 1960) a rajeuni les pays vieillis et stimulé la demande de nourriture, de vêtements, de logements, de loisirs... Mais le Japon a justement connu la plus forte croissance alors que dès 1948 il mettait en place une politique de limitation des naissances. Si bien que, plus déterminant semble avoir été le relèvement progressif du niveau de vie, la croissance du pouvoir d’achat soutenant le marché intérieur, en même temps que se développait le crédit à la consommation.
Vient ensuite le rôle du marché. Durant toute la période qui nous intéresse, on assiste à un développement du commerce extérieur de tous les grands pays, par abaissement des barrières douanières (négociations du GATT), et la formation de zones de libre-échange comme la CEE ou d’autres organisations régionales (ASEAN, ALENA).
Le rôle de l’Etat enfin. Dans la plupart des pays, Etats-Unis compris, l’Etat contrôle la fiscalité, le budget, la masse monétaire, le crédit... Il a souvent nationalisé des secteurs clés comme l’énergie, les transports ou le crédit (France). Il oriente en partie les investissements et stimule l’économie par ses commandes, notamment militaires (Etats-Unis). En 1970, la demande publique aux Etats-Unis représente 88% de l’activité aéronautique et 64% des industries électroniques.
B. Les grandes transformations scientifiques et techniques
1° - La révolution scientifique du second XXème siècle.
Après la seconde guerre mondiale se confirme une Révolution de la pensée scientifique par remise en cause des certitudes intellectuelles et de la logique linéaire cartésienne qui relie simplement les causes aux effets. Les chercheurs d’aujourd’hui, devenus de plus en plus nombreux, élaborent des théories probabilistes, s’intéressent aux mutations possibles, essayent de confronter des éléments apparemment contradictoires... d’où une approche plus synthétique qui se substitue progressivement à une démarche scientifique purement analytique.
Les progrès scientifiques connaissent aussi une dimension de plus en plus économique et sociale. La recherche scientifique est devenue indissociable de ses applications techniques. Elle dépend de plus en plus d’une demande des Etats ou des entreprises engagées dans une course permanente à la puissance ou à la première place face aux entreprises concurrentes, par l’innovation technologique. Tous les grands Etats consacrent d’ailleurs entre 2 et 3% de leur revenu national à la recherche et au développement. Ils ont souvent créé des organismes publics, même aux Etats-Unis (NASA). Initialement axés sur les armements, puis sur l’espace, les programmes de recherche se sont tournés plus récemment vers les énergies nouvelles, la biotechnologie, la microélectronique... L’Homme de science n’est plus tellement le "savant" comme autrefois, mais un chercheur faisant partie d’une équipe travaillant pour telle ou telle découverte (cf. Prix Nobel attribués à des équipes). Les découvertes faites sont de plus en plus rapidement examinées dans leurs applications possibles.
2° - Les grands domaines du progrès scientifique et technique
Le domaine de l’atome et du nucléaire : Suite à la découverte d’Einstein qui prouve que la matière peut disparaître en libérant de l’énergie, Frédéric et Irène Joliot-Curie réalisent la fission de l’atome en 1939. Oppenheimer met alors au point la première bombe A en 1945 aux Etats-Unis. Peu après, on découvre que la fission de l’atome d’hydrogène libère, à masse égale, 8 fois plus d’énergie, ce qui est à l’origine de l’élaboration de la bombe H. Rapidement, la puissance des bombes, de plus en plus miniaturisées, passe de l’échelle de la kilotonne à celle de la mégatonne. Mais les découvertes dans le domaine de l’atome entraînent rapidement des applications civiles. La première centrale thermonucléaire est mise en service en Grande-Bretagne en 1956. Depuis 1973, les programmes de construction de centrales nucléaires ont été accélérés, et la part de l’électricité d’origine nucléaire augmente, malgré l’opposition parfois farouche des populations et des organisations écologiques.
Le domaine de l’espace : La conquête de l’espace prolonge l’histoire de l’aviation par la mise au point des premières fusées pendant la guerre. Après le lancement de Spoutnik I (en 1958), commence une course effrénée entre les EUA et l’URSS. Gagarine est le premier homme dans l’espace en 1961. Armstrong le premier homme sur la Lune le 21 juillet 1969. Après 1970, l’effort porte sur la mise au point de stations orbitales : la station soviétique Saliout est périodiquement ravitaillée par les vaisseaux Soyouz ; tandis que les EUA mettent au point les navettes spatiales Columbia, Discovery, Atlantis... Avec "Ariane", les européens s’engagent également dans l’aventure spatiale. L’URSS et les EUA ont lancé des sondes vers d’autres planètes, ce qui a déjà permis une bien meilleure connaissance de l’univers proche (système solaire, planètes). Grâce aux radiotélescopes, l’univers lointain est mieux exploré. L’aventure spatiale implique la mise en œuvre de nouvelles techniques, lesquelles à leur tour ont des retombées sur d’autres domaines : chimie des combustibles, métallurgie de haute précision, systèmes de téléguidages, médecine, diététique, apesanteur, miniaturisation, météorologie, climatologie... L’espace, c’est aussi, depuis 1962, le lancement de nombreux satellites de télécommunications qui permettent un échange d’informations directes de tous les points du globe. Tout ces progrès impliquent ceux d’un autre domaine, l’électronique.
Le domaine de l’électronique : L’électronique met au service de l’homme une gamme d’outils nouveaux qui prolongent la pensée humaine. Déjà avant la seconde guerre mondiale, la projection électronique permet la mise au point de la télévision. En 1948, le transistor permet de remplacer les lampes-radio. Dans le même temps apparaît l’ordinateur, calculatrice de grande puissance, dotée d’une mémoire et capable de transmettre des ordres. Après 1960, la miniaturisation sur les circuits intégrés aboutit aux microprocesseurs. Les "puces électroniques" multiplient par 100 la capacité des circuits intégrés, et divisent par 1000 les coûts de revient. Ainsi se créent des ordinateurs de plus en plus performants, capables de stocker de plus en plus d’informations et de les traiter de plus en plus vite. Ainsi, tous les 10 ans les prix des ordinateurs sont divisés par 10 et leur puissance par 100. D’où le développement des banques de données qui sont la clé du progrès économique et social. Autre invention majeure tout à fait fondamentale, le laser en 1960.
Dans le domaine des biotechnologies : A partir des années 60, on assiste à un très fort développement des sciences de la vie, et surtout de la biologie, avec de nombreuses applications industrielles.
II. La IIIème Révolution Industrielle
Introduction : définition
Conséquence économique du progrès, elle se caractérise par une diversification des sources de production et des formes d’utilisation. Pour le pétrole, le progrès des techniques de forage, de transport (oléoduc) et de stockage (dans des sites géologiques souterrains). Avec les progrès de l’automobile, les hydrocarbures ont pris une importance primordiale, allant jusqu’à représenter les 3/4 des bilans énergétiques de certains pays industrialisés, au détriment du charbon. L’électricité s’est imposée de plus en plus comme forme d’énergie privilégiée, par sa propreté et sa souplesse d’utilisation, tant dans l’industrie que dans les usages domestiques. La crise, qui a éclaté dans les années 70, a favorisé le renouveau du charbon et l’essor du nucléaire. Elle a également suscité les recherches sur les énergies nouvelles et renouvelables (solaire, géothermie, biomasse...) qui joueront certainement un plus grand rôle au XXIème siècle.
A. Les fondements de la IIIème Révolution industrielle
1° - La révolution dans la production
Nous vivons l’ère de l’automatisation. L’électronique a conçu des servomécanismes et aujourd’hui, des robots palpent électroniquement les pièces afin d’y adapter les opérations à effectuer. L’aboutissement, c’est l’usine entièrement automatisée. Dans la même direction, c’est l’application de l’électronique au traitement de l’information (informatique), au travail de bureau (bureautique), aux communications (télématique)... Tout ceci introduit d’importants changements dans le travail du secteur tertiaire (banques, assurances, transports, commerce). De plus en plus de techniciens rompus à ces nouvelles méthodes sont nécessaires également à la bonne marche de l’économie moderne. Le coût élevé de ces transformations pousse à la concentration des entreprises.
2° - La révolution dans les transports
Elle permet une meilleure maîtrise de l’espace, au service de l’économie. Elle se caractérise par une augmentation de la vitesse (avions supersoniques, TGV), une augmentation des capacités en charge (trains minéraliers, supertankers, pétroliers géants, avions jumbos), une augmentation de la sécurité (progrès des systèmes de freinage, guidage électroniques avec le radar), une augmentation de la souplesse d’utilisation comme le transport multimodal (conteneurs adaptables à tous les modes de transports et qui accélèrent les opérations de chargement/déchargement).
3° - Un fort impact sur l’économie
La mécanisation et l’automatisation de plus en plus poussées de la production ont conduit à une forte augmentation de la production par augmentation de la productivité du travail. Aujourd’hui il suffit de quelques heures pour fabriquer une tonne d’acier ou pour monter une automobile. Les gains de productivité permettent un abaissement du prix de revient de chaque unité produite. Les progrès techniques sont bien l’élément essentiel de la croissance.
B. Les transformations économiques
1° - D’importants changements dans les grands secteurs de l’économie
L’agriculture connaît d’importants progrès mais un recul relatif. Des progrès, grâce notamment à la mécanisation, à la motorisation, à l’utilisation de produits chimiques, à la recherche génétique et à la sélection végétale et animale. L’agriculture a connu aussi un développement du secteur de l’agroalimentaire pour le conditionnement et la valorisation des produits agricoles, particulièrement aux EUA (agribusiness). Mais la modernisation s’accompagne souvent d’un lourd endettement des paysans.
L’industrie est le domaine de l’innovation par excellence. Elle a été le principal agent de la croissance. Pendant longtemps, la production industrielle a progressé à un rythme accéléré (5% en moyenne par an). Alors que certaines industries anciennes commençaient à décliner (textiles, charbonnages, sidérurgie, constructions navales), d’autres industries comme celles des biens de consommation ont fortement progressé (agroalimentaire, électroménager, automobile). Le développement industriel a été particulièrement spectaculaire dans le domaine des industries dites de pointe (nucléaire, aéronautique, électronique). Toutes ces activités ont renforcé le caractère urbain des pays industrialisés, d’autant plus que les activités tertiaires y prédominent de plus en plus.
Les activités tertiaires sont à n’en pas douter les grandes bénéficiaires de la croissance des Trente Glorieuses. Elles fournissent aujourd’hui plus de 55% des emplois dans les pays industrialisés, 70% aux Etats-Unis. Grâce à la recherche fondamentale et appliquée, il y a une efficacité de plus en plus grande du travail productif, de la gestion des affaires, et même des administrations. D’autres services répondent aux besoins nouveaux de culture, de loisirs, de santé. Toutes ces activités, par excellence, se localisent dans les villes où vivent environ 80% des populations.
2° - Le renforcement des structures capitalistes
Dans l’industrie, les progrès de la technologie, l’énormité des investissements nécessaires, poussent à la concentration des entreprises. Dans certains secteurs, la taille des entreprises est un facteur décisif de la force concurrentielle. De grands groupes de dimension internationale se sont donc formés. Aujourd’hui, la concentration s’effectue non seulement par fusion ou par absorption d’entreprises à activités comparables, mais aussi par diversification des activités. La formation des conglomérats au Japon (zaïbatzus puis zaïkaïs) date du début du XXème siècle, alors que pour les Etats-Unis et l’Europe, leur formation est postérieure à la seconde Guerre Mondiale. En conséquence, un tout petit nombre d’entreprises géantes réalisent une part croissante de la production mondiale. Ce phénomène s’accompagne d’une internationalisation de leurs activités à travers des filiales implantées dans le monde entier transformant ces entreprises en Firmes Multinationales.
L’économiste étasunien J.K. Galbraith, décrivant ce "Nouvel Etat Industriel" dès l’après-guerre, révèle la formation dans les pays occidentaux de toute une "technostructure" de managers et de spécialistes de la gestion : les technocrates. En effet, la taille des entreprises, la diversité croissante de leurs activités, sont telles que leur direction appartient désormais moins aux détenteurs de capitaux qu’aux technocrates qui en assurent le fonctionnement. Parallèlement à la formation des multinationales industrielles, se sont également formés des groupes bancaires énormes de taille internationale, qui exercent une part croissante de leurs activités à l’étranger.
3° - La consommation de masse
A l’image de l’"American way of life", les comportements de grande consommation se sont peu à peu généralisés dans les sociétés occidentales industrialisées. Après la période de reconstruction qui marque l’après-guerre, la croissance a été forte grâce en partie à un taylorisme poussé à l’extrême reposant sur une organisation tout à fait scientifique du travail. De là, une véritable production de masse qui exigea un élargissement continuel des débouchés, et poussa les entreprises à solliciter de plus en plus les consommateurs par la publicité, et la création de nouveaux moyens de distribution (grandes surfaces, galeries marchandes, zones piétonnes, ventes par correspondances). Dans les pays du nord, la production dispose d’une consommation de masse, car les revenus de la plupart des ménages de toutes les catégories socioprofessionnelles ont fortement augmenté. Les salaires ont été mensualisés là où ils ne l’étaient pas encore, les salaires minima garantis ont été instaurés et les chômeurs eux-mêmes bénéficient d’allocations, ainsi que les familles nombreuses. Enfin, et surtout, le crédit à la consommation s’est considérablement développé.
Dans le même temps, les consommations elles-mêmes ont évoluées : les achats alimentaires qui, en 1950, représentaient encore 50% des dépenses de consommation des ménages, ne représentent plus que moins de 20% de nos jours, alors que la nourriture est devenue plus riche et plus diversifiée. Par contre, l’essor a été considérable dans les achats de voitures, de logements, de meubles, d’appareils électroménager, et plus récemment encore dans l’achat d’appareils électroniques de loisir ou de travail (TV, chaîne Hi-Fi, ordinateurs). Les consommations liées aux loisirs ont connu un véritable boum (sport, éducation, voyages, vacances...).
C. Les conséquences sociales
1° - Les mutations socioprofessionnelles
Le secteur agricole. Partout, le nombre de paysans a nettement reculé dans la population active. Paradoxalement, la pratique de l’agriculture moderne s’effectue avec de moins en moins d’effectifs. L’agriculteur d’aujourd’hui doit avoir de plus en plus de connaissances en agronomie, en gestion et en comptabilité car le monde agricole s’est lui aussi intégré dans les circuits bancaires, commerciaux et industriels. L’effondrement du secteur primaire s’est donc fait davantage au profit du secteur tertiaire que du secteur secondaire.
Le secteur de la transformation. Il semble, aujourd’hui, que le nombre des ouvriers de l’industrie est en voie de stagnation. En effet, leur pourcentage dans l’ensemble de la population active semble se situer désormais autour de 25%. Ce sont les O.S. (ouvriers spécialisés), les moins qualifiés, qui ont fait les frais de la révolution technologique, de l’automatisation et des restructurations. Par contre, les O.P. (ouvriers professionnels), avec un niveau de qualification plus élevé, sont de plus en plus nécessaires à l’industrie. Globalement le niveau de vie et la protection sociale des ouvriers se sont beaucoup améliorés. Cependant, le travail manuel des ouvriers d’usine est toujours discrédité par rapport aux tâches de conception considérées comme nobles et réservées au pouvoir intellectuel.
La mensualisation quasi générale des salaires des ouvriers contribue à ce que la classe ouvrière se confonde de plus en plus avec la masse des salariés, qui constituent aujourd’hui plus de 80% de la population active (employés, petits fonctionnaires, cadres moyens, cadres supérieurs, hauts fonctionnaires). Certain parle parfois de l’émergence d’une "nouvelle classe ouvrière" qui est ainsi intégrée de plus en plus à la société de consommation. Il est à remarquer enfin, que malgré encore d’énormes différences de salaires entre les diverses catégories sociales, on assiste à une certaine égalisation ou mieux, une certaine uniformisation des styles de vie.
Le secteurs des services. La majorité des salariés se trouve aujourd’hui dans le secteur tertiaire qui occupe entre 55 et 70% de la population active des pays du nord. L’essor des sociétés de services a en effet multiplié le nombre de "cols blancs". Mais c’est aussi le nombre des personnels d’encadrement qui a fortement augmenté pour l’exécution des normes de production définies par les technostructures. La classe moyenne a par conséquent grossi, particulièrement aux Etats-Unis. Les diplômes et la compétence professionnelle comptent de plus en plus, non seulement dans le secteur tertiaire, mais aussi dans le secteur secondaire.
2° - Les limites du progrès social
La société néo-libérale, résultat de toutes ces transformations, n’a pas réduit, bien au contraire, les inégalités sociales. En effet, le fossé entre les riches et les pauvres ne s’est pas comblé. Dans la plupart des pays du nord, les 10% les plus riches détiennent plus de 50% du patrimoine national. La pauvreté existe dans les pays riches et est synonyme de marginalisation voire d’exclusion au même titre que dans les pays du sud. Ces laissés pour compte de la société néo-libérale sont non seulement les immigrés, les minorités raciales en général, les travailleurs des industries déclinantes mais aussi les jeunes sans diplôme. Il y a 20 ans, on parlait de poches de pauvreté, aujourd’hui de nouveaux pauvres ou de quart monde. Parallèlement, les inégalités de fortune acquise sont encore plus importantes que les écarts de rémunération.
III. La crise économique mondiale depuis 1973/1974
A. Les origines et le déclenchement de la crise
1° - Les dérèglements antérieurs aux chocs pétroliers
a - L’effondrement du Système Monétaire International (S.M.I.) en août 1971
Il se produit à la suite de l’aggravation du déficit de la balance des paiements étasunienne, accentué, la même année, par un premier déficit commercial des Etats-Unis depuis le début du XXème siècle. Le stock d’or des Etats-Unis est tombé à 10 milliards de dollars. Les Etats-Unis ne sont alors plus en mesure d’assurer la convertibilité en or des quantités beaucoup plus considérables de dollars répandues de par le monde. Nixon met donc fin à la convertibilité du dollar le 15 août 1971 et instaure une surtaxe de 10% sur les importations, dans l’espoir de rétablir l’équilibre commercial. Espoir déçu, ce qui entraîne une première dévaluation du dollar en décembre 1971, tandis que le Yen et le Deutsche Mark sont réévalués. Le dollar continuant à s’affaiblir, une deuxième dévaluation survient en février 1973, accompagné d’un abandon de tout rapport fixe entre lui et les autres monnaies. On entre ainsi dans le système des "changes flottants". Ce flottement monétaire, accompagné de fluctuations considérables et anarchiques du dollar, introduit dans l’économie mondiale un élément d’incertitude défavorable aux investissements et aux échanges internationaux sur lesquels repose en grande partie la croissance économique depuis l’après-guerre. Devant les graves inconvénients commerciaux résultant de l’abandon des parités fixes, les pays de la C.E.E. ont mis au point en 1979 le S.M.E (Système Monétaire Européen) qui évite de trop fortes fluctuations entre leurs monnaies, mais sans possibilités d’action sur les errements du dollar.
b - L’accentuation des tendances inflationnistes
En abandonnant l’or au profit du dollar (beaucoup plus abondant que l’or), on a multiplié les possibilités de financement et facilité le comblement des déficits. On a eu la volonté avant tout d’assurer le plein-emploi, quitte à stimuler l’économie par l’inflation, en laissant les prix augmenter et les monnaies s’affaiblir, ce qui a pour conséquence le développement de la lutte syndicale contre l’inflation. Celle-ci dépasse 10% dans la plupart des pays du nord industrialisés à partir de 1972. A cette époque là, la croissance mondiale est encore assez forte, les prix des matières premières grimpent, ainsi que ceux des produits agricoles du fait d’une sécheresse prolongée dans le Sahel et des achats massifs de la part de l’U.R.S.S.. Très vite, l’inflation se généralise et s’accélère.
c - La récession dans l’inflation : la stagflation
L’inflation, qui avait été en quelque sorte le stimulant pour les affaires jusque dans les années 60, cesse peu à peu de l’être ou plutôt, comme une drogue à laquelle l’économie s’habituait très vite, on devait en augmenter les doses régulièrement pour qu’elle puisse continuer d’agir. Ce phénomène explique la détérioration des monnaies, d’où l’augmentation des taux d’intérêt de la part des gouvernements, d’où l’alourdissement des coûts d’investissement qui s’effondrent, d’où la freinage de la croissance. Dans le même temps, la main d’œuvre bien organisée en syndicats luttait pour préserver son pouvoir d’achat, alors que le patronat était amené à renforcer la productivité par la mécanisation au détriment de l’emploi entraînant ainsi un chômage accru. La boucle est ainsi bouclée. L’inflation aboutissait donc à la stagnation des affaires, au recul du plein-emploi et à la montée du chômage. C’est la grande originalité de cette crise qui se précisait depuis les années 60 dans laquelle cohabitent l’inflation et la stagnation économique.
d - L’épuisement de la consommation de masse
Au seuil des années 70, les équipements de consommation des populations commencent à être satisfaits, en ameublement, électroménager, automobile. Une partie des ménages semble même suréquipée. Et le renouvellement de ces équipements n’est guère capable de soutenir une croissance continue. D’autant moins que le ralentissement démographique commence à se faire sentir dans la plupart de pays du nord, et que la jeunesse, en grande partie, conteste la société de consommation et la nécessité de la croissance sans limites. En 1972, paraissait le premier rapport du "Club de Rome" qui annonçait l’épuisement des ressources naturelles pour le XXIème siècle, et la nécessité d’aller vers une croissance "zéro" car le prix des matières premières devait obligatoirement augmenter et engendrer une crise à plus ou moins longue échéance. Les chocs pétroliers ne constituent en fait que le détonateur d’un mécanisme de crise que les économies développées contenaient depuis longtemps en elles.
e - Le maintien du pouvoir d’achat
Il n’a pas subi de recul, au moins jusqu’en 1980. La croissance du pouvoir d’achat s’est donc poursuivie chez les salariés. Les chômeurs eux-mêmes, grâce aux allocations perçues, restent dans les circuits de la consommation, si bien que la chute de la production a été moins brutale qu’elle ne l’aurait été autrement.
f - Le maintien des échanges internationaux
Leur croissance s’est peu à peu ralentie, pour devenir nulle au début des années 1980. Mais cela signifie pourtant le maintien d’échanges considérables, sans lesquels la plupart des économies ne pourraient d’ailleurs pas tenir très longtemps.
B. Les politiques de lutte contre la crise et leurs effets
1° - Malgré des difficultés, ce sont les pays du nord qui résistent le mieux
Malgré le ralentissement, voire l’arrêt de la croissance, les taux élevés de chômage, l’inflation très incomplètement maîtrisée, de gros déficits budgétaires ou commerciaux etc..., les pays du nord industrialisés montrent d’étonnantes capacités de résistance face à la crise. Cela s’explique tout d’abord par la richesse acquise, puis par le contrôle des circuits financiers internationaux (par exemple le recyclage des pétrodollars de l’OPEP), ensuite par l’avance scientifique et technologique et finalement par le rôle des multinationales, toutes originaires des pays du nord et qui par la diversité de leurs activités et de leurs implantations géographiques équilibrent au mieux les risques en période de crise.
Les politiques de lutte contre la crise se montrent cependant hésitantes dans tous les pays. Elles peuvent prendre la forme par exemple du pilotage à vue : c’est l’hésitation entre le "stop" et le "go", bien connu des anglo-saxons. Le GO, c’est privilégier la lutte contre le chômage par la relance de la demande. Cette politique a été suivie en France entre 1981 et 1983 par la gauche au pouvoir en France mais sans grand succès. Le STOP, c’est donner priorité à la lutte contre l’inflation et à la réduction du déficit budgétaire pour avoir une monnaie forte. Cette politique a été suivie en France entre 1976 et 1981 par Raymond Barre, alors Premier Ministre et bien plus encore par Margaret Thatcher et Ronald Reagan au R.U. et aux E.U.A.
Le STOP consiste en une politique monétariste dite néolibérale et veut revenir aux mécanismes du libéralisme économique pur et dur. Depuis le début des années 80, le FMI, la BM et l’OCDE œuvrent à la diffusion mondiale du néolibéralisme. Cette politique s’accompagne d’une rigueur économique à l’origine de la désinflation. Au plan commercial, les négociations de l’Uruguay round visent à étendre la libre concurrence au commerce des produits agricoles et des activités de services. En 1995, l’OMC se substitue au GATT pour veiller au libre-échange. Dans les années 90, le commerce connaît un dynamisme exceptionnel. Le néolibéralisme s’étend aussi au marché financier. Partout les marchés boursiers subissent des déréglementations qui attirent des masses de capitaux de plus en plus importantes et stimulent la spéculation. D’où des krachs qui fragilisent banques et marchés financiers (octobre 87, effet Tequila 94, effet Dragon en 98).
Depuis le début des années 80, les pays du nord semblent hésiter entre récession et reprise. En effet après la récession très sévère enregistrée au lendemain du second choc pétrolier, les pays industrialisés connaissance une reprise très nette à partir de 83, surtout au Japon et aux Etats-Unis. Mais depuis 1990, une nouvelle récession touche le Japon et l’Europe où le chômage persiste, même si dans ces deux zones l'inflation est maîtrisée et la croissance semble reprendre de nos jours.
Quant aux anciens pays socialistes, ils traversent une difficile période de reconversion de leur économie aux lois du marché.
2° Par contre, les pays du sud voient leur situation empirer.
Seuls les NPI d’Asie ont connu une expansion soutenue car, généralement, la plupart des pays du sud n’ont pas les moyens d’amortir les effets de la crise. Si les revenus pétroliers en ont enrichi quelques uns (pays du Golfe Persique essentiellement), les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont appauvri la majorité d’entre eux. La crise a fortement entravé l’industrialisation de pays déjà endettés au-delà de leurs capacités de remboursement. Même parmi les exportateurs de pétrole, beaucoup restent des pays pauvres (Nigeria, Indonésie), ou à revenus très faibles, souvent d’ailleurs liés à une démographie galopante (Algérie, Iran, Venezuela). Certains ont massivement recouru à l’emprunt pour se développer et sont aujourd’hui lourdement endettés (Brésil, Mexique, Argentine...).
Pour les pays dépourvus de pétrole, en Afrique et en Asie, certains sont pratiquement au bord de la faillite. Trop pauvres pour offrir des garanties suffisantes aux prêteurs, ils ne reçoivent qu’une aide internationale insuffisante. En Afrique noire, dans les pays du Sahel, le revenu par habitant déjà très bas n’a cessé de baisser durant les 20 dernières années. Derrière l’économie immobile, la crise s’aggrave et augmente les possibilités de tensions qui risquent de rendre le sud encore plus instable sur le plan politique (voir la situation actuelle en Afrique noire).
Dans ces conditions, parler en 1998, pour ces PMA (pays moins avancés), de pays en voie de développement est un mensonge.